— Paul Otchakovsky-Laurens

Annabelle debout

11 août 2010, 09h50 par Édith Msika

Annabelle debout s'arrête quelques instants devant Emmanuel dont elle a heurté le corps.


Une rencontre dans un parc de ville. Au bord, un restaurant très vitré.
Elle retrouve quelqu'un, ou plutôt elle tombe dessus : il est à terre.
Elle ne le reconnaît pas d'abord, il a changé.
On ne peut pas dire comment il a changé, mais il a beaucoup changé.
Elle n'est pas passée dans ce parc pendant trente ans.
Elle repasse dans ce parc parce qu'elle est obligée de se déplacer.
Elle est en déplacement. Professionnel.
Elle n'est ni pressée ni vacante, il faut qu'elle avance, mais elle peut s'arrêter quelques instants.
Nombre de gens s'arrêtent quelques instants, même s'ils ne sont pas déplacés. S'arrêter quelques instants reste une petite liberté fragile dans les journées qui s'enchaînent, généralement c'est possible.
Le moment politique est particulier, comme à chaque fois.
Sous la verrière du restaurant immense, verte, un peu moisie par les pluies successives et les feuilles dormantes, une rencontre d'élus locaux, voire un peu plus que locaux, un peu moins que régionaux : départementaux.
Des hommes, beaucoup, proportionnellement. Deux femmes dont l'une clairement désignée à prendre des notes, cahier en main. L'autre sourit continûment.
Souvent quand elle est en déplacement, elle achète de menues choses pas chères: une chemise de nuit d'une couleur qui ne lui convient généralement pas, une valise-cabine en soldes, un pull-over qu'elle ne mettra qu'exceptionnellement parce qu'il sera trop chaud.
Elle pourrait acheter plus cher, mais elle ne sait pas le faire.
Le fleuve au milieu de la ville est le même qu'il y a trente ans, il n'y a pas de raison. Sauf les berges, plus sales, et parfois, miracle, pierres refaites coup de neuf argument commercial ville à lécher. Léchons.
Elle regarde les piles du pont comme si elles devaient délivrer un message. Les piles du pont plongent dans l'eau, systématiquement, et l'eau bouge à leurs bases.
C'est l'après-midi, cette heure un peu molle où rien ne se passe.

Elle vient de heurter le pied du vieux quelqu'un.
Il n'y a pas d'exclamation, il n'est pas en état, on ne s'exclame pas à terre dans cette situation.
Elle a failli ne pas le reconnaître.
Ce qui est bizarre, c'est que je me souvienne de ton prénom. Emmanuel c'est bien ça ? elle fait comme pour vérifier alors qu'elle le sait.
Moi pas du vôtre.
Elle remarque, évidemment, le voussoiement, c'est inégal, comme inégales leurs positions respectives, elle debout, lui par terre à cheval sur son duvet couleur indéfinie dans les vieilles feuilles.
Ce moment toujours un peu artificiel de dire qui on est, comment on s'appelle, entre deux individus, et puis un homme, une femme, prend un relief encore plus décalé ici : elle pense immédiatement l'alcool, les neurones bousillées par la vie dehors, tout ce qu'elle ne sait pas, ne saura pas.
Et elle prononce son propre prénom, c'est la pire parmi les options possibles de la rencontre, tant pis : Annabelle.
Tu m'avais peinte, elle enchaîne pour combler.

Un jour, ils sont partis dans une voiture dans la montagne, avec un autre type. La route serpente dans une sorte de Suisse verte avec énormément de sapins, elle derrière, à l'époque on met les hommes devant, les femmes derrière.
L'autre type sert comme souvent servent les seconds : de comparse. L'homme doit se redoubler d'un comparse pour exister, c'est fréquent. La femme aussi (la meilleure amie, la confidente).
Dans la ferme, le peintre la peint. Elle doit se mettre sur un canapé recouvert d'un drap qui a été blanc.
Le peintre commence par allumer une cigarette. Le comparse téléphone Ensuite le peintre met de la musique sur la platine. Le son s'amplifie.
Annabelle se tortille un peu sur le drap blanc, c'est pas le moment d'arrêter la pose. Oui mais vous ne peignez pas ? dit-elle. Je fais ce que je veux, tu restes là où t'es, tu tiens la pose, qu'il fait, brutal.
Annabelle voit qu'il ne peint pas puisqu'il téléphone à son tour. Il met au point quelque chose. Elle sait qu'ils sont loin de la ville. Elle a des doutes sur ce qu'il fait, mais elle décide d'obtempérer.
Elle est nue, elle s'enroule dans le drap qui n'est plus blanc, elle attend.
Bien sûr il lui passe par la tête un enlèvement, sauf qu'elle ne voit pas ce qu'elle peut représenter commme monnaie d'échange dans cette montagne.
Plus tard, il a repris, comme assagi, la séance. Il a rouvert les tubes, pressé les craquelures qui en encombraient les béances, mélangé les couleurs sur de vieilles palettes pleines.
Le soir a fini par tomber, le comparse s'est absenté, maintenant le peintre a mis autre chose sur la platine, beaucoup plus plaintif et doux.

L'homme s'essuie le nez, d'un preste mouvement droite-gauche et retour.
Son regard perdu.
Elle se demande quoi faire, mais elle a déjà trop parlé.
Annabelle, il répète, comme si c'était un effort de dire, avec une façon de grimace. Qui lui rappelle quelque chose à elle, cette grimace de quand il la peignait, plissant aussi les yeux, l'effort.
Beaucoup de choses, les kiosques dans les jardins, beaucoup de choses tournoient dedans. Et les mémoires, les peaux qui se plissent à force. L'effort. S'accumulent les feuilles dans les coins des kiosques, que le vent disperse, etc.
Annabelle debout s'arrête quelques instants devant Emmanuel dont elle a heurté le corps. Puis repart.

Après le passage d'Annabelle, Emmanuel aurait voulu réfléchir. Son corps le grattait, il avait faim; c'était devenu ses deux habitudes, ce à quoi son corps s'était le plus habitué.
Elle était passée trop vite; elle avait dit des mots trop vite; elle avait prononcé son prénom d'avant, que plus personne ne prononçait. Ca dépassait ses émotions habituelles, celles qu'il avait réussi à rétrécir jusqu'à ce qu'elles tiennent dans un espace logeable, supportable, admissible.
Sa vieille vie avait tenu tout ce temps, il respirait. Fort. Plein de choses encombraient son nez, il ne savait même plus ce qui avait poussé dans son nez, des végétations étranges. Et ses mains étaient devenues monumentales, faites dans un matériau plus fort que la chair, plus fort que la peau. Une chair matérielle.
Il plisse les yeux, dans un vain mouvement des doigts accompagnant la quête du souvenir. Il a même oublié ce qu'elle lui a dit, pourquoi elle l'a heurté, pourquoi elle s'est arrêté. Il se souvient qu'il a dit quelque chose, mais quoi ?
Il reste là, tandis que le jour décroît, sans après, sans demain. Il a le souvenir récent d'un corps le contemplant debout avant de disparaître. Une voix de femme, dans un corps de femme, sûrement, elle a dit quelque chose, il ne sait plus quoi.
Il se retasse dans son duvet, ramenant à lui des pans indifférents de tissu ouaté.

 

 

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