— Paul Otchakovsky-Laurens

Ce ne serait pas une patrie

13 avril 2022, 22h12 par Santiago H. Amigorena

Quel serait le pays dont je rêve ? Je répondrai brièvement, plus tard, à cette question si simple, et si belle. Mais, dans un premier temps, si vous me le permettez, il est une autre question, verbalement plus tarabiscotée, à laquelle je souhaiterais répondre d’une bien plus loquace manière : qu’eût eu été le pays dont j’aurais eu rêvé ? Ou bien, plus “françaisement” comme ne dirait jamais un Français, laissant de côté la vaine tentative de subjonctiver le conditionnel passé : quel est le pays dont je rêverais si je pouvais non seulement bâtir son futur mais, surtout, remodeler son passé ? Cette question, tout autant tournée vers l’avenir, requiert, en guise de préambule, quelques précisions et quelques détours.

 

Lorsqu’on me demande pourquoi j’affectionne l’emploi de l’imparfait du subjonctif, ce temps que tant d’écrivains français ont délaissé, le plus souvent je réponds qu’en l’employant je sens quelque chose d’étrange, comme la possibilité de rendre au passé une dimension que d’habitude on lui nie : celle de la contingence. À l’origine de mon penchant pour ce temps désuet, il y a bien sûr les lectures des écrivains français qui, autrefois, l’employaient communément, mais aussi la distance que me donne le fait d’écrire dans cette langue qui n’est pas ma langue maternelle. Cette distance me fait me demander, par exemple, pourquoi on continue d’employer l’imparfait du subjonctif à la troisième personne du singulier et si peu à la première. “Que je fusse” sonne-t-il tellement plus inharmonieux que “qu’il fût” ? “Qu’il aimât” dit-il quelque chose de tellement plus beau, ou de tellement plus musical, que “que j’aimasse” ? Parfois, il est vrai, aux esgourdes mél-odieuses du crapaud graphomane que je suis, la beauté de l’étrangeté justifie seule son emploi : “Le matin avant que nous nous quittassions…” me semble encore aujourd’hui sonner bien plus bellement, et bien plus juste aussi, que “Le matin avant que nous nous quittions…” ou même “Le matin avant qu’on se quittât…”

Mais, comme j’écrivais, c’est surtout pour des raisons plus conceptuelles qu’harmoniques que je choisis souvent d’employer ce mode improbable à ce temps suranné. Cette envie, cette envie théorique disons, qui remonte au tout début de l’écriture du projet littéraire qui m’occupe depuis une trentaine d’années et que j’ai pompeusement intitulé Le Dernier Livre, vient de la lecture d’une référence, chez Joyce, à un discours que je n’ai lu que bien des années plus tard : “De Troie qu’elle ne fût pas prise” de Dion Chrysostome. Si ce n’est la possibilité de changer le passé, pouvons-nous au moins avoir le désir de le changer ? Certains, les plus nombreux sans doute, fils de l’économe Économie, me diront aujourd’hui qu’il ne sert à rien de vouloir ce qui ne peut pas être. Fils de l’utopique Politique, je répondrai que l’optimisme de la volonté doit toujours être à la hauteur du pessimisme de la raison. – Non ce que je peux, mais ce que je veux ! comme s’exclamait Zorro-le-sans-dieu. Bref, si je veux que le passé soit différent de ce qu’il a été, foutez-moi la paix !

Alors, quel serait ce pays dans lequel j’eusse eu pu rêver habiter ? Tout d’abord, ce ne serait pas une patrie. Ce ne serait même pas une “mère patrie”. Ce serait un pays qui ne doit rien aux papas, si vous préférez. Ce serait une France qui n’aurait jamais été monarchique, une France où on ne se serait pas crus compatriotes parce qu’on avait le même sang, ou parce qu’on avait gagné ou perdu les mêmes batailles, ou parce qu’on avait cru en un même dieu. Ce serait une France qui n’aurait jamais été monarchique, et qui ne le serait toujours pas. C’est-à-dire que ce ne serait pas, aujourd’hui, une France où Macron se sentirait fier de s’imaginer en fils de Sarkozy qui à son tour se sent fier de se croire le fils du général de Gaulle qui était fier de songer qu’il était le fils de Napoléon. Ce serait une France, pour le dire plus simplement, où Macron, Sarkozy, de Gaulle et Napoléon n’auraient pas été. Ce serait une France qui ne serait pas bâtie sur le mensonge qui a fait de Napoléon un révolutionnaire, et du général de Gaulle l’un des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Ce serait, d’une incertaine manière, le contraire du pays où je vis, ce pays qui, ayant le terrible complexe d’infériorité de ne pas être une vraie puissance mondiale, montre ses muscles à tire larigot. Ce serait un pays qui accepterait qu’il a collaboré avec un zèle bien supérieur à beaucoup d’autres avec les nazis. Ce serait un pays qui ne se cacherait pas d’avoir eu l’une des pires politiques coloniales qui aient existé. Ce serait un pays qui serait fier d’avoir son Dante, son Shakespeare, son Cervantès, son Goethe en la personne de Proust - et qui arrêterait de se fatiguer à chercher à prouver le génie de Racine, Corneille, Molière ou Flaubert. Ce serait un pays qui n’aurait pas honte d’être peu mélomane et, avant la deuxième moitié du XX' siècle, peu philosophe; ce serait un pays qui n’aurait pas honte d’être connu, partout dans le monde, pour sa non-hospitalité ou la mauvaise odeur de ses habitants. Ce serait un pays fier de tout ce que Rimbaud a écrit contre les Français.

Et, de nos jours, en ce mois d’avril 2022, ce serait un pays où le sujet principal sur lequel s’opposeraient ; les candidats à l’élection présidentielle serait, par exemple, l’industrie de l’armement : les candidats de droite, convaincus que l’emploi d’un ouvrier français est plus important que la vie d’un enfant au Yémen, proposeraient de continuer à fabriquer et à vendre des armes; les candidats de gauche, convaincus que la vie de n’importe quel enfant est plus importante que n’importe quel emploi, proposeraient d’arrêter.

II y aurait peut-être encore des débats économiques - la droite tenterait toujours de convaincre les pauvres que si les riches sont chaque fois plus riches c’est parce qu’ils travaillent et qu’en payant leurs impôts ou en créant des emplois ils font du bien à tout le monde; la gauche croirait de nouveau qu’il faut commencer, seulement, simplement, par répartir différemment les richesses, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de nos frontières - mais ce seraient des débats qui jamais ne nieraient ce que tous auraient accepté : que ce n’est pas à l’économie de dire ce qui est possible, mais à la politique.

On parlerait du nucléaire sérieusement, c’est-à-dire pour en évoquer le danger et résoudre le problème des déchets - ou pour constater l’impossibilité de le résoudre. Ce serait un pays où l’on n’aurait jamais vu les sourires satisfaits de Sarkozy et de Macron lorsqu’ils serrent la main de Vladimir Poutine, comme s’ils étaient ravis de se trouver en présence d’un homme important. Ce serait un pays où le simple fait d’avoir été fier de serrer la main de Vladimir Poutine serait si déshonorant qu’il contraindrait ce Président et cet ex-Président à ne plus jamais apparaître en public.

Ce serait un pays où il y aurait encore des débats, un peu pour le fond, un peu pour la forme, mais où tout le monde serait d’accord sur un fait : maintenant il faut faire des choses. Tous les hommes politiques (j’hésite à ajouter “et toutes les femmes politiques” tant il y a quelque chose d’insultant, à mes yeux, à adjoindre cet adjectif à un être humain) auraient définitivement compris que maintenant, après la crise sanitaire, contrairement à ce qu’ils croyaient eux-mêmes, il est possible de faire des choses. L’élection présidentielle ne serait donc plus l’occasion de faire tout un tas de promesses auxquelles ni ceux qui les font ni ceux qui les entendent ne croient plus. Tous diraient, haut et fort, que maintenant, maintenant que celui qui gagnera aura vraiment le pouvoir, le pouvoir de faire vraiment quelque chose, le pouvoir de faire autre chose que de se limiter à ne rien faire, à gérer une situation où, à cause de l’économie, rien n’est possible, maintenant, ils vont faire ce qu’ils disent. Car tout le monde serait d’accord sur le fait que les discours dont ils ont tous abusé par le passé à propos du trou de la Sécurité sociale, du coût de l’assistance chômage, du péril que courent nos futures retraites ont été balayés par le vent épidémique qui s’est abattu sur nous depuis deux ans.

Tout le monde continuerait de penser, comme cela a été le cas pendant quelques semaines en 2020, que notre bonheur ne dépend pas uniquement de notre pouvoir d’achat, que notre santé est plus importante que notre productivité, que notre monde mérite mieux que ce que nous en avons fait pendant les dernières décennies, voire les derniers siècles.

Ce serait un pays où les hommes politiques auraient enfin compris que nous, ces concitoyens auxquels ils s’adressent si souvent, nous savons leur obéir. Ils sauraient, pour les siècles des siècles !, que si nous avons accepté de nous terrer chez nous pendant des mois, que si nous avons accepté de porter des masques pendant des années, que si nous avons été d’accord quand on nous a demandé de ne plus partir en voyage, de ne plus aller voir nos parents ou nos grands-parents à l’hôpital – que si nous avons accepté de ne pas assister à leurs funérailles -, c’est que nous allons continuer de leur obéir, même s’ils nous demandent des choses encore plus importantes.

Ce serait un pays où les hommes politiques, enfin conscients de leur puissance et de leur responsabilité, comme pour la peine de mort il y a quarante ans, décideraient qu’il est temps de faire des choses contre l’avis de la majorité d’entre nous. Ce serait un pays où - ô folie !- les hommes politiques nous demanderaient, par exemple, de moins consommer.

Ce serait un pays où les hommes politiques obligeraient l’industrie du tabac à payer le coût sanitaire de la cigarette, où ils contraindraient l’industrie agro-alimentaire à lutter vraiment contre l’obésité. Ce serait un pays où tous les hommes politiques, au lieu de le déplorer, se réjouiraient que les ventes d’armes françaises aient chuté de 40% en 2020.

Ce serait un pays où, de la même manière qu’on nous oblige à nous vacciner parce qu’il faut “penser aux autres”, on nous demanderait de penser - de penser réellement, c’est-à-dire de penser jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée - à ceux qui dorment dans la rue, à ceux qui ne mangent pas à leur faim, aux civils qui se font massacrer par des militaires grâce aux armes que nous continuons de leur vendre.

Ce serait un pays où on exigerait non seulement des gens mais aussi des industries nationales et multinationales de faire quelque chose pour que les armes et la pauvreté cessent de tuer des millions d’êtres humains chaque année.

Au risque d’apparaître comme des utopistes imbéciles ou comme de dangereux pacifistes, ce serait un pays où nous, les habitants, demanderions aux candidats à l’élection présidentielle, maintenant qu’ils savent que nous leur obéissons, s’il n’est pas temps de nous ordonner de répartir nos richesses, s’il n’est pas temps de nous obliger à lutter réellement contre la misère et le réchauffement climatique.

Ce serait un pays où, maintenant, après la crise sanitaire, comme les hommes politiques auraient compris que ce pouvoir qui leur semblait si illusoire peut être réel, on leur demanderait de se souvenir que la politique peut redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être - un proposition de possibles (c’est-à-dire de presque tout ce qu’eux pensent impossible) - et que l’économie, à l’inverse, n’est jamais qu’une manière de définir comme impossibilités des possibilités qui excèdent sa capacité de penser.

 

Ce serait un pays où, comme les hommes politiques auraient enfin compris que la politique existe, ils se diraient, tout seuls, comme des grands, qu’il est temps, grand temps !de forcer leurs concitoyens - tous leurs concitoyens - à redevenir humains.

Quel serait le pays dont je rêve ? Je reviens à la question qui m’était posée et m’excuse pour ces longs détours informels. Mais parfois, dans certaines situations extrêmes - et je pense que la situation dans laquelle on vit depuis des années est extrême -, il est nécessaire d’imaginer un passé différent pour proposer un quelconque futur.

Quel serait le pays dont je rêve ?

À quelques semaines de l’élection présidentielle, je répondrais d’une laconique manière : Ce serait un pays qui n’aurait pas de frontières et dont tous les habitants se réclameraient de la seule patrie que nous partageons tous et qui ne nous contraint qu’à devenir nous-mêmes- l’enfance.

Texte de Santiago H. Amigorena publié dans Les Inrockuptibles (avril 2022).

Billet précédent | Tous les billets