Chino et les Gilets jaunes

25 avril 2019, 13h43 par Christian Prigent

Tagada tagada v’là les légions du guet avec la rondache, l’escopette LBD, la couleuvrine à flotte,  le grenadon à gaz. Ça fait tsoin tsoin sur le bitume. Tout autour y a d’la fumée. C’est rigolo mais ça picote les yeux. 

Chino : Où donc ils vont, les rantanplan ?

Quidam : Au rond-point où musse le manifesteur parmi les canettes et les banderoles sur la lande des gueux : tu vois pas là-bas fumer les saucisses cuites sur du tison dans les barbecues avec les galettes ?

Chino : C’est qui le flandrin qui crache du furieux parmi le tumulte sur son véhicule papamobileur avec les tuyaux derrière qui aspergent comme orgues de Staline tout le biotope ?

Quidam : Vois la casquette à plat à laurier : c’est Pichrocole II, préfet en dème XXII, proconsul de Jupinet, roi des Gorgibus.

Chino (il s’approche) :  Voyons ce que font ! oyons ce que disent !

Les gueux :  Fini débats ! basta bavasses ! vive le boucan ! passe au boxon ! 

Proconsul (au mégaphone) : Patience, la roture ! Bientôt après calendes grégeoises la manne ruissèlera de nos opulences : rendez grâce, bresche-dents ! au pied ! et que becs mal décrassés closent !

Les gueux : De vos dons n’avons cure : boire voulons aux sources lors que jaillissent des nappes par pertuis phréatiques, fontaines, cuves, bailles et lavoirs : elles sont nôtres car les avons de propres pattes à sueur de front excavées et curées, non vous qui glandebullouillez au sec aux altitudes le cul sur le matelas d’écus !

Victor Hugo (au ciel) : Quand la foule regarde les riches avec ces yeux-là, ce ne sont pas des pensées qu’il y a dans tous les cerveaux, ce sont des événements. Ça vient d’injustice. D’où que se pique colère. Colère comprend violence. Violence, ça casse par où ça passe. Non à qui casse, oui à qui pas : bavasse de qui casse à longueur de temps la couille au manant et voudrait surtout que rien onc ne change de la grande casse qu’est monde comme il va pour les déclassés.

Proconsul (en grand courroux, à son centurion) : Ces gens sont sourds de rébellion. Faudra leur coller du bâillon de scotch pour leur assécher le parlement du caquet. Ou qu’on leur casse l’os de jambe au tribard. Et que n’aillent plus ces vits d’ânes que clopant-clopinant de clopineries avec les bancroches & mauldicts bossus aux zones à cabossés de vie. Et que la rue traversent en clochant le ripaton entre les berlines à quatre roues motrices sans qu’elles les écrasent, pour mendier du job si tant qu’il y en a.

Centurion Serrelesfesses : Affirmatif ! Crevons-leur le cul ! Si leur transcoulera le bran aux chausses. Mais nos varlets les leur nettoieront à la crème de pub. Puis leur shampouineront le moule à bonnet au télésavon et feront leurs cerveaux bons à tout gober.

Proconsul : Adoncques, qu’on leur plante l’embut en fontanelle et verse ès cervellon la vraie vérité : ce est que rien à faire que rien à changer du monde comme va. Et qu’ils taisent leur gueule sans plus se regratter impotamment le pensement avec de l’aigre pas content de non fortune et mauvais sort… Mais j’aperçois aucuns d’iceux qui viennent contre nous à la foule et donnent fierement sur nos gens. Serrons-nous ici et tenons la place en bon rang. On voit rien dans tout ce smog que font nos soudards pétardants : qui sont ces jacques ?

Expert Bondiou, prescheur décrétaliste (de loin, du haut d’une tourelle) : ce sont vilains, mais moyen moins. Pensent qu’à la panse, guignent que sous. Bureauteurs de nicot, rouliers à gaz, pousseurs à la soupe, encaisseurs de boutiques, pavillonnistes barbecupides, troisième âge pas loin du 4 de péremption. Veulent juste squeezer la dîme et qu’on leur détaxe la carbure à bécanes. En vérité je vous le dis : renégats de cœur, apostats des reins. D’aucuns brocardent les fils de Solyme. Tels agonisent le Maure qui pique les boulots. D’autres conchient en gros les représentants. Plusieurs pissent ès raies des échotiers. Non point sont nacquis sous l’étoile qu’on voit sans les tâches de gras orner les brochures pour éclairer la voie de Révolution. Leur patte n’est blanche ni rouge leur cœur. Jamais ne feront chanter l’endemain. Qu’on les laisse foirer leur petit caca et lâcher leurs pets sur leurs toiles cirées — et vae victis !

Centurion (n’a rien entendu) : C’est du pas content qui braille du mauvais et salope nos casques avec des trucs chouravés aux Ponts-&-Chaussées.

Proconsul : Dadais, beaujars, gaubregeux, gogueluz, claquedens, boyers d’étrons, bergers de merde, trop dilteux, averlans, limes sourdes, friandeaulx, bustarins, talvassiers, riennevaulx, floquets, copieux, pandores, malotruz, dandins !

Centurion : Traduit en moderne, messire ?

Proconsul : Comme dict Ministre Castagneur à ses Castagnettes : voyous ! factieux ! haineux ! brutes ! chiens émeutiers ! assassins !

Centurion : Oui-da, rien que punais dans leurs gargotes ! ça sent de loin, les petits nains !

Proconsul : Que ne la bouclent et ne ruminent dans leurs étables ? Quelle furie les émeut et ce sans en rien avoir été par nous endommagés, irrités ou provoqués ? Où est loi ? Où est foi ? Où raison ? humanité ? bonne amitié ? alliance de classes ? peuple unisson ? chacun en sa place et vaches bien gardées ?

Centurion : C’est qu’ont pris cornes, plus ne sont veaux : si sont tant rogues devenus que ruent le guet à terre tout décasqué : c’est moche.

Proconsul (il sort ses jumelles) : Mais de quoi donc sont-ils nippés ?

Centurion : D’endosse à cul : pourpoints en peau plastique.

Proconsul : Couleur de leur écu ?

Centurion : Champ d’or pipi à deux fasces d’argent pas riche.

Proconsul : Quoi gueulent ?

Centurion : Propos de trou à rats, paroles de merde, Jupinet aux chiottes ! Jupinot dégage !

Proconsul : Quoi feront si manu militari iceux n’escrabouzillons ?

Centurion : Envahir hostilement places concordiales, arcs patriotiques et champs élyséens ;  saloper l’hypercentre, amocher rues piétonnes, péter vitrines même si remparées de contreplaquages ; talocher de boxe le guet foutu à terre ; rôtir carrosseries et gargotes ; foutre feu aux Versailles de la boustifaille.

Chino (in petto) : Que Fouquet’s crame et MacDo pète : tant mieux !

Vizir du cabinet : Pas tous ! pas tous ! Ivraie à gauche, c’est du casseur ; bon grain à droite : propre dans les clous. Ici torchons, là-bas serviettes. Gaffe à pas couper les oreilles aux carpes : c’est pas du lapin !

Centurion : Carpe qui filoche, lapin qui détale c’est xa a fauté : pan dans l’œil, basta !Chocquerons-nous sur eux, Messire ?

Proconsul (philosophant) : Ce populo fait masse, on lui voit la substance. Or la substance (supposition) appelle l’incident (opposition). Ergo, qu’on cogne ! Ça leur ajustera la tête aux bonnets : bien mieux passeront sous portiques SNCF ou fourches Pôle emploi. Qu’on leur   lacrymogène l’open space au gaz estouffant !  : si cesseront leurs époumonnements. Qu’on cogne au bas-ventre : ça leur ouvrira le tube des couillons d’où fluera le sang dont seront soulagés leurs rognons. Qu’on crève à mult un œil : larmoieront par icelui leur malheur ; et par l’autre verront le doigt omnipotent montrer la bonne perspective : c’est là où nous sommes pour leur gérer comme convient la vie.

Centurion : Si sera fait, messire. A moi, la garde ! fendons mandibules ! renfonçons dents es gueules ! déscroullons omoplates ! rompons les grèves ! déboitons les spondyles ! desgondons les ischies ! débezillons les articules ! empalons les fondements ! savetassons à clous les poitrails ! piquons bidules dans les bedaines : ça les fera gambidouiller car de la panse vient la danse ! : exécution !

Proconsul : Si ne suffisent gens d’armes et la maréchaussée, ferons donner l’armerdre en grand trac de bataille !

— Vizir du cabinet : Mais mollo quand même, ou non troppo. En ferait remontrance et les aurait en pitié le peuple électeur dont cœurs et reins sont par les instituts sondés pour éclairer les choix. Gardons-en aucuns non ou peu navrés : qu’aillent aux télés dire nos clémences et se repentent. Après leur bâillerons l’aumône de petit plus au budget. Si leur ferons goberger les fumées : l’effet en verront à la venue des coquecigrues ou en semaine des quatre jeudis après les élections. Tout bénef pour nous de poisson noyé !

Proconsul : Et pour ceux mis à égoutter dans les hôpitaux : auscultation des penchants, prélèvement du tissu adipeux, chimie analytique et présentation du diagnostic. Sauront enfin 1/ de quoi ils douillent, 2/ pourquoi ils ragent, 3/ que ragedouiller emmerde le monde, 4/ comment ruminer leur jus mauvais sans le dégorger au vu et au su. Puis puce greffée sous la couenne pour  expertiser les fors intérieurs en temps réel et projos pleins feux sur fond des neurones pour que rien ne pense sans qu’on soit prévenu — et hop : on cravate en mode ludique interactif !

[1] Chapitre 4  (« Cœur de l’action ») de Chino Rabelais, texte lu à la Bibliothèque de la Sorbonne le 16 avril 2019 dans le cadre du cycle Le Livre en question ».

 

 

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