— Paul Otchakovsky-Laurens

Lui faire signe

10 janvier 2018, 08h11 par Éric Villeneuve

   Quelques jours déjà nous séparent du moment où nous l’avons appris. Appris avec sidération et tout de suite compris, néanmoins, que c’était vrai, que la nouvelle étant publiée les mots resteraient ce qu’ils étaient, la réalité immuable…Tandis que nous, au contraire, étions emportés vers un monde changeant, un monde bouleversé.

   Vers une vie nouvelle, si l’on veut, mais nouvelle par défaut, comme le sont les vies « sans », les brusques vies d’orphelin. Une vie où Paul ne viendrait plus nous parler, nous écouter, nous accueillir dans ce que tous nous savions être son œuvre, conçue à partir de livres tiers, certes, mais son œuvre.

   Œuvre d’éditeur, préciserait-on à l’intention de qui ne le connaîtrait pas. Et pourtant, à nous qui le connaissions et qui l’aimions, œuvre « d’éditeur » semble restrictif. Œuvre « en expansion », quoique moins précis, paraît plus juste. « En expansion constante », même, comme pour tenir la promesse d’un livre paru au temps de ses débuts ; un ouvrage qu’il n’avait pas publié mais dont le titre anticipait, je crois, ce qu’il réussirait à créer en quatre décennies : des Galaxiales.

                                                                              *

   « Les Galaxiales P.O.L » – Textes/Flammarion, Hachette/P.O.L et P.O.L –, nous en étions tous les étoiles, sans distinction de taille ni de luminosité. Où que nous fussions placés dans l’univers, à quelque distance que nous nous trouvions les uns des autres, sur quelque axe que tournât notre sphère, il nous était offert de porter les mêmes initiales, en surbrillance : celles qui évoquaient à elles seules les ressources infinies du catalogue – ou qui donnaient à entendre, simplement (par homophonie), un prénom cher.

                                                                              *

   Paul, oui…

   Dont je prononce le nom de toutes les façons possibles, depuis quelques jours : Paul, Paul Otchakovsky, Paul Otchakovsky-Laurens, POL, Cher Paul.

   Il existât même, un temps, une collection appelée « Petit POL ».

   Mais comment lui parler, à présent ? Comment s’adresser à lui ? La question obsède nombre d’entre nous, je le vois (ou le devine). Ainsi se noue notre chagrin. Et puisqu’il n’y a de réponse crédible que dans le parcours accompli par lui, souvenons-nous de ce qui était essentiel, à ses yeux, à l’heure où un ouvrage partait chez l’imprimeur : que l’auteur accompagnât l’élan d’une « quatrième de couverture » toute personnelle. C’était le moment, oui, de concevoir un livre en second : un livre miniature, un tableau dans le tableau. On pouvait se montrer explicite, sibyllin : Paul, je crois, aimait nous voir jongler avec les deux manières. Il était si curieux de la façon dont nous méditions nos propres œuvres, à son instigation ! Comme si nos paroles, alors, se greffaient sur son discours intérieur, avivant ce que nous savions être, chez lui, un impérieux souci de la forme.

   Un jour, j’ai reçu une manière de satisfecit, via un collaborateur des Editions. Je me souviendrai toujours duquel de mes livres il s’agissait puisqu’il avait plu à POL également sous cet angle. En somme, réussir sa quatrième de couverture (et il n’y avait pas d’alternative, en vérité), c’était comme d’intégrer un catalogue d’œuvres parallèle : l’anthologie « d’adresses au lecteur » que Paul constituait au fil des publications et qui comporte autant de pages – de pages choisies – qu’il y a de titres dans le catalogue. J’écrirai toujours mes « quatrièmes » en pensant à Paul puisque c’était là son « autre monde » : celui des P.O.L en miniature, « l’infiniment petit » de la Galaxiale, poussière d’étoile disséminée dans les librairies, les bibliothèques…

   Et puis, si l’on y réfléchit, les quelques lignes figurant sur une quatrième de couverture, elles sont les seules qui touchent à la fois le lecteur (celui qui emporte le livre, sur la foi d’un propos lapidaire) et le non-lecteur (celui qui repose le livre, se dérobe à l’invite, se place hors d’atteinte). Or Paul, quoi qu’il m’en coûte d’écrire ceci, est désormais un lecteur « hors d’atteinte ». Pour s’adresser à lui, il ne reste que le langage relatif, les signaux subtils qu’émettent, à mon sens, les quatrièmes de couverture dans l’espoir d’atteindre l’improbable lecteur.

   Vraiment, il me semble qu’en rédigeant avec la même exigence qu’hier ces textes sans volume ni durée (ou presque), nous pourrions bien réussir, demain, à faire signe à Paul.

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