— Paul Otchakovsky-Laurens

LES DEUX VEUVES

03 juillet 2017, 07h08 par Mary Dorsan

Elle a emménagé dans cet appartement de location au deuxième étage d’un immeuble de briques grises pour trois semaines : la durée prévue pour les travaux de rénovation dans son propre logement, un peu sombre, en rez-de-chaussée, sur cour intérieure, d’un immeuble de briques rouges.

L’appartement de location est lumineux, la vue dégagée. La nuit, la femme contemple les tours de bureaux du quartier d’affaires qui clignotent au loin.  De petites lumières violettes, bleues, rouges, vertes suivent les arêtes des bâtiments de verre, de métal et de béton. Le jour, quand, elle ne travaille pas, la femme lit des romans, allongée sur un canapé gris, et, de temps à autre, elle relève les yeux vers un mur gris où est suspendu l’agrandissement d’une probable photographie de vacances. Elle imagine que le propriétaire de l’appartement est l’auteur du cliché : une vue sur la mer, avec un bateau de pêcheur à droite, le contour noir d’une île à gauche, l’horizon est un ciel d’orage tourmenté, posé sur des vagues calmes et turquoises.  Dehors, de l’autre côté de la fenêtre entrouverte, l’été est aveuglant alors, quand la femme prend un livre, elle ferme les volets : elle préfère lire dans la pénombre.

La femme séjourne là depuis deux semaines lorsqu’elle croise, un matin, en revenant du supermarché, la concierge de l’immeuble de briques grises à l’escalier de bois parfaitement ciré.

-  C’est vous !

- …

- Vous êtes là !

- ...

- Vous louez au deuxième !

S’écrie, dans un fort accent portugais, la concierge aux lunettes dorées.  Elle parait ravie. La femme, choquée, l’est moins.  Infirmière, elle a soigné le mari de cette concierge durant ses derniers jours. Il est mort dans l’unité de soins palliatifs où exerçait la femme qui lit des pages tristes dans un canapé gris, en face d’un ciel d’orage accroché à un mur gris ou bleu pâle, en attendant que les travaux se terminent chez elle, dans son immeuble sombre à la façade rouge.

 - Maman, tu la connais ?

- Oui.

- Tu l’as connue où ?

- A l’hôpital. J’ai soigné son mari. Il est mort. Après, elle m’a raconté toutes les morts affreuses de sa famille. Et de ses connaissances.

- S’il te plait, épargne-nous tes descriptions graphiques ! Ni ton fils ni moi n’avons besoin d’avoir ces images dans notre tête !

Le mari de la femme proteste en grimpant les escaliers qui embaument la cire tandis que la femme pose en silence ses sandales brunes sur les marches couleur miel.  Le bois craque et grince doucement.

- Moi, je veux bien savoir, Maman !

Tente le garçon en short troué car grignoté par un lapin nain, gourmand de tissu : l’adolescent lambine derrière ses parents, il porte le caddie.

- J’ai dit non !

Insiste le père. La mère ne dit rien. Elle se rappelle : elle a aussi soigné l’époux de la gardienne de l’immeuble de briques rouges où elle réside habituellement avec son mari et son fils.  Lui aussi est mort dans le même service de soins palliatifs.  Il était plombier et venait de prendre sa retraite. Ce couple aussi était portugais.  Mais elle n’avait pas vraiment fait connaissance avec l’épouse discrète qui entretenait les parties communes de son immeuble. Contrairement à la concierge aux lunettes dorées, particulièrement loquace.

La liste de ses morts lui revient : venant peu après le décès de son mari dans une chambre d’hôpital, il y avait eu la mort du cousin, décapité lors d’un accident de voiture. Voiture conduite par un ami éméché. Enfant, elle avait eu le béguin pour ce cousin un peu plus âgé qu’elle. Elle ne s’était pas remise de sa mort atroce. Pendant des mois, nuit après nuit, dans ses cauchemars, elle voyait la tête tranchée par la rembarde de sécurité, rouler comme un ballon au bord de la route.  Elle lui avait aussi raconté la mort de son frère, couvreur. Il avait chuté d’un toit devant sa femme, enceinte de leur troisième enfant. L’infirmière peut même se remémorer la mort de la mère de la concierge. Rongée par un cancer des os. Un matin, son bras s’était cassé en remontant le drap de son lit.  La concierge avait entendu le craquement, comme l’infirmière à des années de distance. Et puis elle se souvient que la meilleure amie de la concierge s’était suicidée. Le motif ? Elle fouille sa mémoire… elle lui a sûrement décrit la découverte du corps puisque, évidemment, c’est la malheureuse concierge qui avait découvert le corps de son amie et constaté le décès.  Ça lui revient : elle s’était ouvert les veines – dans un lit blanc.  Parce qu’elle était amoureuse du prêtre de la paroisse.

La femme ne dramatise en rien, elle se trompe peut-être dans les liens de parenté, c’est tout : la concierge lui a vraiment raconté l’accumulation tragique quelque temps après la mort de son mari.  Elle l’a fait dans la rue, près d’une boulangerie.  L’air sentait le pain chaud. Les deux femmes revenaient des courses et tenaient leur caddie rempli de provisions. L’une racontait, infatigable ; l’autre écoutait, épouvantée mais patiente, compréhensive.  Les passants les ignoraient, les contournaient comme les eaux d’une rivière indifférente contourneraient deux rocs émergés. La concierge expliquait : « je fais de la dépression, avec toutes ces morts, ça se comprend, alors ils m’ont mis à l’hôpital psychiatrique, mais je vais mieux maintenant ». L’infirmière ne trouvait pas que ça allait mieux pour la concierge qui se confiait sur le trottoir à une presque inconnue.

- Maman ?

- Oui ?

- A quoi tu penses ?

- Oh, je ne pense pas à grand-chose, je pense au menu de ce soir…

Dans le service de consultation où elle travaille maintenant, quelqu’un l’a surnommée « la déesse de la mort » –  elle ne le dira ni à son fils ni à son mari. Et là-bas, au travail, elle ne parlera pas non plus des deux gardiennes d’immeuble dont elle a soigné, à quelques mois d’intervalle, les maris mourants.   

La femme vide le caddie. Elle range les courses dans le réfrigérateur, dans les placards et les tiroirs de la cuisine équipée, trop blanche, trop lisse, trop propre de l’appartement de location. Son fils écoute de la musique dans une petite chambre grise. Son mari tousse devant l’écran de son ordinateur dans une grande chambre à la peinture grise tirant sur le bleu pâle. La femme se prépare un café noir et s’assoit dans le canapé gris du salon. Elle fixe la photographie d’une mer turquoise, d’un horizon orageux.

Il lui tarde de quitter cet immeuble gris foncé où vit une concierge tragiquement endeuillée. Il lui tarde de rentrer chez elle, dans l’immeuble à la façade rouge d’où l’autre gardienne a déménagé des années plus tôt pour retourner au pays.  L’infirmière avait pensé se rendre à l’enterrement du gardien si celui-ci avait eu lieu dans le cimetière de sa ville. Mais son corps avait été rapatrié au Portugal.  Jamais elle n’aura assisté à des funérailles.

Chez eux, c’est maintenant une société de nettoyage qui envoie deux fois par semaine quelqu’un pour entretenir le hall, l’escalier de bois usé, les paliers des six étages, la cour intérieure, le local à poubelles, le local à poussettes.  On voit souvent des têtes nouvelles, des personnes pressées qui ne racontent pas leur vie, qui ne parlent pas de leurs morts aux habitants ; elles rentrent et sortent les poubelles, dépoussièrent, balaient, lavent, frottent, astiquent – les yeux baissés.

La femme veut oublier la concierge grise aux lunettes bleues, trop heureuse de la revoir. Elle veut oublier les murs odorants de l’appartement de location, la photographie d’une île dorée, le sofa turquoise, la cuisine suréquipée verte, si criarde, le ciel clignotant au-dessus des tours violettes du quartier d’affaire, l’escalier tourmenté, les marches en cire, l’immeuble de briques grinçantes. Elle veut perdre sa mémoire rouge orageuse, se débarrasser de ses souvenirs collants comme du miel.   

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