— Paul Otchakovsky-Laurens

Une fenêtre à soi

14 avril 2020, 15h36 par Suzanne Doppelt

Ce texte est une commande de la Fondation Jan Michalski.

 

   Ouvrir une fenêtre c’est dessiner un cadre, à travers on regarde une partie du monde et ses histoires, une feuille d’air solide grande ouverte elle laisse passer le vent et les odeurs, un tableau de plus sur les murs de la chambre, des histoires à dormir debout, les spectres qui remuent sans ressort, des hypothèses immobiles et les images de toutes sortes. Un fragment de nature par exemple, un pré irrégulier, les enroulements des taillis, de l’herbe lustrée, plusieurs verts, au loin un plan d’eau puis des sommets, les ondulations de la terre, de quoi figurer les quatre saisons, un très beau paysage cadré avec grand art ou bien la rue, on y verra chacun en mouvement continu, des chapeaux et des manteaux, les scènes de genre, les bruits qui courent, sous les pavés la plage ou les génies du sous-sol, une longue bande passante et les lignes de fuite. La fenêtre remplace la promenade, les croisières et le théâtre, le soir la lumière électrique venue du dehors découpe des taches des marques, forme des lueurs et les ombres portées, la chambre en devient une autre, une antichambre à écho, un sacré mirage qui retourne la vue et les esprits tel un gant. Pour l’occasion on s’invente un nouveau visage, une tête privée d’expression en papier mâché ou carton-pâte, un masque fait d’après soi, lequel s’ouvre blanc comme un linge, alors on se tient au bord incognito, rien n’est plus dangereux qu’une fenêtre surtout pour les somnambules et les chats énervés. D’ailleurs voir peut se faire de n’importe où, d’un petit trou, d’une simple lucarne ou d’une porte vitrée, mais là on n’y verra presque pas, ni manteau ni chapeau, entre deux eaux aucun motif extérieur, seulement le silence et ce qui se présente quand personne ne regarde, et la nature aussi sage aussi vivante qu’une image.   

 

   Un nouveau visage, on vous en donne un et vous en choisissez un autre, mixte et historique, une tête d’oiseau ou de poisson, un clown cérémoniel rouge d’un côté noir à l’opposé, le roi Arthur ou le grand mogol, selon Nietzsche tout esprit profond – mais pas seulement, a besoin d’un masque, chacun contient le fantôme, un corps opaque le reste flottant. Vu de face translucide, moitié vivant de profil, sur fond neutre, perdu dans le paysage ou derrière la fenêtre grande ouverte pour mieux le voir se multiplier bien cadré bien coloré aussi, des yeux sans visage avec un certain air un vent subtil, une belle grimace et un double pied de nez, il ne se voit pas plus qu’un oiseau de nuit ou un poisson des grands fonds. Il se tient vers le bord incognito, fixe comme une statue tombée de la lune, soustrait au milieu et au temps, dehors c’est un carnaval très assourdi, ni attractions ni distractions, un peu absent tandis que son masque s’ouvre en montre un second, un troisième parfois puis encore un, dessous les plis, les replis et toutes les marques particulières venus là en douce.

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